Philosophie, art et société

Le Journal de Culture & Démocratie | numéro 36 | novembre 2014
http://www.cultureetdemocratie.be/journal-pdf/Journal_36.pdf
Le droit à la culture:
un droit de l’homme et du citoyen
En démocratie, la question des liens entre culture et politique évoque généralement celle de savoir comment utiliser le gouvernement, notamment le ministère de la Cul ture, pour sélectionner et soutenir les for mes les plus «parfaites» de l’art, pour assurer leur accessibilité à un public le plus lar ge possible et en n, pour accroître la visi bilité des artistes les plus «représentatifs» de la nation à l’étranger ou sur les scènes internationales. Un certain processus de démocratisation est à l’œuvre dans cette démarche: comme le recommandait Bertolt Brecht, il s’agit d’élever le niveau général et d’augmenter la quantité de con naisseurs par l’intermédiaire d’une entre prise qui relève de l’éducation publique.
Néanmoins la défense et la promotion de la «culture» ne se réduisent pas à celle à des œuvres exceptionnelles qu’un peuple est capable de produire et éventuellement d’identi er comme telles. De même, la cul ture ne se confond pas avec la «haute cul ture». La polysémie du mot «culture» est en soi un problème insoluble qui d’ailleurs révèle que chaque acception est contex tuelle, «culturelle». Dans ce dernier usage, «culture» signi e alors le système complet, à la fois matériel et spirituel, qui canalise les activités humaines, les oriente et, sans les déterminer, assure leur combinaison
et leur équilibre. Or lorsque la culture est comprise en un sens non élitiste ou évolutionniste mais en ce sens qui a été promu par les fondateurs de l’anthropologie cul turelle comme Franz Boas ou Bronislaw Malinowski, la perspective bascule.1 Parlons-en.
L’un des verbes qui fait le plus cruellement défaut en français est «se culturer»: nous disposons des verbes «se cultiver» qui in dique l’acquisition individuelle des réalisa tions les plus achevées et les plus édi antes de notre civilisation, et «s’acculturer» qui désigne l’acquisition d’une culture étran gère, mais d’aucun terme signi ant le sim ple fait d’acquérir la culture du groupe dans lequel on se trouve naître et grandir. Or, comme le remarquent les anthropologues déjà cités ou Marcel Mauss en France, il n’existe aucun comportement humain qui soit purement «naturel».2 Plus exacte ment, la nature de l’homme, c’est la cultu re, c’est le fait de se «culturer». Qu’il s’agisse des fonctions les plus universelles du corps comme manger ou accoucher ou des opérations les plus complexes de la pensée comme le fait de raisonner ou de parler, toutes sont acquises par l’intermédiaire d’une transmission culturelle qui, dans l’idéal, n’a ni début ni n, mais accompa gne les individus à travers les générations successives qu’ils forment en assurant à la fois leur héritage et leur contribution à une histoire commune. Toute culture est en ce la «vivante», faisait remarquer Malinowski qui s’opposait à la réduction de la culture à une collection d’items séparés: institutions, traditions, formes politiques, croyances, techniques et outils... La criti que de cette compréhension «chosiste» de la civilisation fut également au cœur de la pensée de Walter Benjamin. Pour com prendre ce qu’est une culture, il faut donc s’efforcer de repérer, non les éléments qui la composent ou telle ou telle prétendue «structure» permanente, mais son fonc ionnement individuel, sa dynamique ou ses modes d’activation. Cet angle d’observation permet alors de découvrir qu’une culture est un va-et-vient entre de l’individuel et du social qui «fabrique» des individus aussi bien que des modes de sociabilité propices au développement d’individualités distinctives (pensons en particulier à
la formation et à l’éducation), sans quoi elle n’est qu’une «fausse culture».3

Elle correspond à un ensemble variable d’interactions complexes non seulement entre les divers éléments culturels qui lui sont propres comme la langue, les institutions des bâtiments, les techniques, les représenta tions, les codes vestimentaires, etc., mais aussi entre les individus et les groupes dont ils sont membres. Plus exactement une cul ture est vivante dans la mesure où au lieu d’opposer aux individus des habitudes gées qui les contraignent à la reproduction du même, à l’obéissance ou à la docilité, au lieu également d’opposer aux masses quelques œuvres exceptionnelles censées représenter l’avant-garde de la spiritualité populaire qui serait la sienne, elle est un moyen pour la vie de chaque individu considéré comme une personne en puissance dont on peut parler en termes de «forme de vie»4 ou en termes de ressource d’individuation.
Ici il faut ajouter quelques mots sur les relations entre individualité et culture. Schématiquement, l’individu peut accéder au statut d’individualité ou de personne s’il est doté des moyens de participer à la cul ture de son groupe. C’est en participant qu’il explore ses possibilités et se dévelop pe. Cette proposition permet de s’écarter de deux solutions antagonistes qui, pour avoir pignon sur rue, ne sont pas pour au tant légitimes. Premièrement elle s’oppose à l’idée que la culture est acquise comme l’air qu’on respire, comme le bain dans le quel on s’immerge, comme le moule dans lequel on se coule. L’idée que l’acquisition culturelle passe par une participation de l’individu aux expériences fondatrices du groupe nous détache aussi bien de la croyance en l’acquisition spontanée que celle en un quelconque déterminisme culturel. Deuxièmement elle s’oppose à l’idée que l’individu se réalise d’autant mieux qu’il reste à l’écart de toute in uen ce et qu’il est capable de développer en tou te autonomie les virtualités qu’il contient à la naissance. En réalité, comme dans le cas du célèbre «sauvage de l’Aveyron» qu’ai maient citer les fondateurs de la pédagogie moderne – notamment Maria Montessori et Célestin Freinet –, l’enfant qui grandit à l’écart de toute participation culturelle ne peut pas plus atteindre le degré de subjecti vation et de spiritualité qui provient du langage et du partage sans n permis par celuici qu’être le membre possible d’une société humaine, quelle qu’elle soit.
Autrement dit, la participation culturelle n’est pas seulement une condition d’individuation, elle est aussi une condition d’intégration sociale. Plus exacte ment, elle est les deux à la fois: l’individu se construit en prenant part au stock commun accumulé par les générations successives, en en bénéficiant et en y contribuant.5 L’expérience ne se délègue pas, elle doit être faite par soi-même et pour soi même à partir des matériaux qui nous sont légués et transmis.
1 Voir par exemple B. Malinowski, Encyclopaedia of the Social Sciences, article «culture» 1937, p. 621.
2 Marcel Mauss, «Les techniques du corps» (1934), repris dans Sociologie et Anthropologie, PUF, Paris, 1968.
3 La notion de «spurious culture» se trouve chez Edward Sapir, «Culture, Genuine and Spurious», American Journal of Sociology, 29 (1924).
4 L’expression est de L. Wittgenstein dans Investi- gations philosophiques, trad. par Pierre Klossowski, Gallimard, Paris, 1990 (1945).
5 Cette tripartition de la participation est proposée dans J. Zask, Participer - Essai sur les formes démocrati- ques de la participation, Le Bord de l’Eau Éditions, Lormont, 2011.
Les connaissances ne sont pas déversées en l’individu. Ses acqui sitions sont le produit de ses e orts, de ses expériences et de son entraînement. Réci proquement, le groupe propice à l’indivi duation de ses membres (ce qui n’est évi demment pas le cas de tous les groupes mais seulement de ceux dont on peut dire à bon droit qu’ils reposent sur un fonction nement démocratique) est organisé de ma nière, non à injecter autoritairement les ressources culturelles dans le corps et l’es prit de l’élève, mais à les proposer à son usage. Aux antipodes de l’instruction, du conditionnement, de la manipulation ou du dressage, l’éducation suppose la liberté de l’élève et l’exalte.
Ces quelques remarques paraîtront évi dentes pour qui veut bien considérer qu’il n’existe pas deux individus qui parlent de la même manière leur langue commune:
le timbre de la voix, le rythme de la parole, le choix des expressions, l’organisation du discours, tout varie d’une personne à l’au tre. Et pourtant quoi de plus culturel et de moins dépendant des décisions individuel les que la langue? Cependant, comme l’a clairement montré Ferdinand de Saussure en son temps, il n’y a là aucune contradiction. Ce qui est transmis en s’adressant à la liberté de l’individu sollicite son inventivité, son engagement, sa créativité, bref, son expérience. Et, répétons-le, c’est par l’intermédiaire de cette expérience qu’il se construit comme personne.
Le membre d’un pays démocratique n’est donc pas l’individu tel qu’il sort des mains de la nature. Il n’est pas une substance toute faite, dotée de qualités innées et de droits naturels; il est une individualité, c’estàdire le fruit d’une éducation qui sollicite l’expérience personnelle du stock d’idées ou de savoir-faire communs.
Nous associons volontiers à la citoyenneté les idées d’égalité et de participation politique, au minimum lors des échéances électorales. Mais nous devrions aussi lui associer plus fortement que nous avons l’habitude de le faire le principe de l’indi vidualité. Ce serait faire justice à un legs essentiel des théories démocratiques car, notamment par l’institution du vote uni versel à bulletin secret, la citoyenneté vali de, il est vrai sans pouvoir la faire exister en pratique, l’idée que chacun compte pour un. «One person one vote», disaiton aux ÉtatsUnis pour justi er l’intégration de la Déclaration des droits dans la Consti tution. Cette institution est la clé de voûte de notre système politique très particulier qu’on appelle «démocratie libérale».
Entendons par là l’association entre deux principes de gouvernement: le principe de la participation du peuple
au gouvernement d’un côté et le principe de la limitation du pouvoir de l’autre. Or
si l’unicité de l’individu est historiquement incarnée dans l’institution du vote et élar gie à la responsabilité civile et pénale, elle ne l’est généralement plus quand il est question d’histoire, d’éducation et de culture.
Kant recommandait que chacun recoure à «son propre entendement» ou fasse un «usage public de sa raison». Il considérait alors que la position idéale est celle qui nous fait nous tenir à distance de nos rôles sociaux ainsi que toutes les conditions non intellectuelles qui sont celles de notre exis tence singulière et contextuelle. Il pensait alors que pour atteindre le genre de liberté qui lui tenait à cœur, il su sait à chacun d’abandonner la position confortable où le plongent la docilité et l’obéissance et de faire preuve de courage: «Aie le courage
de penser par toi-même!»6
La conception des relations entre la politique et la culture ne peut s’en tenir à de telles exhortations dont la futilité doit paraître aujourd’hui manifeste. La culture et le citoyen actif ne sont pas une a aire de décision individuelle et de courage, mais de partage. Or plus la culture est comprise comme patrimoine d’exception au niveau duquel tenter de hisser les masses, ou plus elle est comprise comme l’e ort personnel que l’individu développe à l’abri de toute in uence pour se construire luimême, moins la politique culturelle est démocra tique, plus les conditions d’une culturation universelle se dérobent.
Il me semble qu’une politique culturel le démocratique devrait consister avant toute autre considération en deux aspects: d’une part, en la réponse publique aux re vendications d’intégrité spéci quement culturelle des groupes dont les individus se sentent menacés, qu’il s’agisse de la majori té ou de minorités; d’autre part, en la ré partition égale des opportunités d’indivi duation et donc de participation culturelle. Ces deux aspects sont complémentaires et se xent l’un à l’autre, via la méthode de la discussion publique qui devrait prévaloir dans un pays libre, une limite.
L’exemple de la défense publique de la francophonie au Québec qui a été au fon dement des théories multiculturalistes de Charles Taylor peut servir d’illustration:7 de même qu’on ne peut accorder à un grou pe culturel le droit de contraindre l’individu à une adhésion qu’il ne souhaite pas, on ne peut priver l’individu du droit de participation culturelle au groupe dont l’existence lui semble constitutive de sa propre identité ou dont l’organisation conditionne son intégration. Protéger la culturation de tous suppose donc de veiller, d’une part, à la nature des groupes en matière de pro position et de fonctionnement culturel de manière à éviter tout abus à l’égard de leurs membres et, d’autre part, à la condui te des groupes les uns par rapport aux au tres. Comme l’a montré Michael Walzer, cela implique de protéger la mobilité des individus, leur droit à se séparer, le plura lisme et le système de l’association libre et volontaire.8
Une fois les termes ainsi posés, un cortège de solutions juridiques, d’institutions ou de nouvelles habitudes peuvent appa raître au grand jour. Par exemple, sans l’enseignement du «français langue étran gère» aux primo arrivants (enseignement qui fait cruellement défaut dans nos insti tutions scolaires et municipales), comment espérer leur intégration culturelle qui est pourtant considérée comme l’un de leurs devoirs? Sans une mise à disposition généreuse des ressources culturelles accumu lées par les générations successives, com ment l’individu pourraitil exister pleine ment? Sans le découplage entre culture et pro t, comment promouvoir une quelcon que égalité? Sans une école véritablement éducative pour tous, comment faire adve nir la citoyenneté? Sans une valorisation des contributions de chacun, comment faire advenir du commun?
Tout en devant être adaptée à chaque situation, la formule qui s’applique est générale. Elle peut être résumée en disant qu’une politique culturelle démocratique, qui consiste à assurer que les individus accèdent aux ressources culturelles sans lesquelles ils deviendront des citoyens de seconde classe, voire des exclus ou des marginaux, est la base sur laquelle l’excel lence culturelle ellemême peut se dévelop per. Ce n’est pas de génie ou d’exception nalité dont a besoin l’homme pour créer et renouveler ses conditions d’existence. Ce qu’il lui faut est un environnement qui encourage son individualité.
6 E. Kant, «Réponse à la question: qu’est ce que les Lumières?» (Beantwortung der Frage: Was ist Au lärung?), 1784.
7 C. Taylor, Multiculturalisme; Di érence et démocratie (1992), Champs Flammarion, 1999.8 M. Walzer, « e Communitarian Critique of Liberalism», Political eory , Vol. 18, no 1 (Feb., 1990), p. 623.
Joëlle Zask